Chers frères et sœurs,
L’Évangile d’aujourd’hui nous met devant l’une des paraboles les plus fortes et les plus sérieuses prononcées par le Sauveur : la parabole des vignerons méchants.
Un homme riche plante une vigne, l’entoure d’une clôture, prépare tout ce qui est nécessaire et la confie à des vignerons. Puis il part au loin. Quand vient le temps des fruits, il envoie ses serviteurs pour recevoir ce qui lui revient. Mais les vignerons les battent, tuent l’un, lapident l’autre. Finalement, le maître envoie son propre fils, en disant : « Ils respecteront mon fils. » Mais ils le tuent aussi.
C’est bien sûr une parabole sur le peuple élu, sur les prophètes et, finalement, sur le Fils de Dieu qui vient dans le monde et est rejeté et crucifié. Mais elle ne parle pas seulement du passé. Elle nous parle aussi à nous.
Car la vigne, c’est le monde que Dieu nous a confié, et nous en sommes les ouvriers.
Tout ce que nous avons est, en dernière analyse, reçu : la vie, le temps, la liberté, les dons, les personnes que Dieu met près de nous, l’Église, la foi. Dieu nous donne tout cela non pas pour que nous les considérions comme notre propriété absolue, mais pour que nous portions des fruits.
Et là se trouve la question essentielle de l’Évangile :
Quels fruits apportons-nous à Dieu ?
Car il est possible de vivre dans une « vigne » qui ne nous appartient pas et pourtant de nous comporter comme si nous en étions les maîtres. Il est possible de recevoir la vie comme un don et d’oublier le Donateur. Recevoir la liberté et la transformer en autonomie vis-à-vis de Dieu. Recevoir la foi et la réduire à une habitude. Recevoir l’amour et répondre par l’indifférence.
Les vignerons méchants de l’Évangile n’ont pas reçu une vigne négligée ; le maître avait tout fait pour elle. Le problème n’était pas le don de Dieu, mais la réponse de l’homme au don.
« Son Fils »
Le point culminant de la parabole est la venue du fils.
« Enfin, il envoya vers eux son fils, en disant : Ils respecteront mon fils. »
Nous voyons ici le grand mystère de l’amour de Dieu.
Dieu ne renonce pas à l’homme, même quand l’homme le rejette. Il envoie des prophètes, envoie sa Parole, appelle à la repentance, et finalement il envoie son propre Fils.
Mais nous savons ce que le monde fait au Fils : on le jette « hors de la vigne » et on le crucifie.
Cependant, ce que les hommes considèrent comme une défaite devient, dans le plan de Dieu, le commencement du salut :
« La pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la pierre angulaire. »
La Croix n’est pas l’échec de Dieu. La Croix est la victoire de l’amour de Dieu sur le péché et sur la mort.
La Mère de Dieu – la réponse opposée à celle des vignerons méchants
Et c’est précisément ici, dans les jours qui suivent la fête de la Dormition de la Mère de Dieu, que nous pouvons voir un contraste extraordinaire.
Les vignerons de l’Évangile disent, en substance : « Nous ne voulons pas que la vigne appartienne au Maître. Qu’elle soit à nous. »
La Mère de Dieu dit exactement le contraire.
Toute sa vie peut se résumer en ces mots :
« Voici la servante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon ta parole. »
Elle ne transforme pas le don de Dieu en sa propriété. Elle ne dit pas : « Ma vie est à moi. » Mais elle le reçoit comme un don et le rend à Dieu.
C’est pourquoi, en la Mère de Dieu, nous voyons l’homme qui porte du fruit.
Le fruit de sa vie est l’obéissance.
Son fruit est l’humilité.
Son fruit est la pureté du cœur.
Son fruit est la foi.
Son fruit est l’amour.
Et, par-dessus tout, son fruit est le Christ lui-même.
Si la parabole nous demande : « Qu’as-tu fait de la vigne que Dieu t’a confiée ? », la Mère de Dieu nous montre la réponse.
« Veillez, demeurez fermes dans la foi »
L’Apôtre d’aujourd’hui complète très bien cet enseignement. Saint Paul dit :
« Veillez, demeurez fermes dans la foi, soyez hommes, fortifiez-vous. Que tout se fasse parmi vous dans la charité. »
Remarquez combien cette parole est concrète.
Il ne suffit pas de dire : « Je crois en Dieu. »
La foi doit produire des fruits.
« Veillez » – c’est-à-dire ne vivez pas sans attention, comme si la vie n’était qu’à vous.
« Demeurez fermes dans la foi » – car il y aura des tentations, des doutes, des souffrances et des moments où nous serons tentés d’expulser Dieu de la « vigne » de notre vie.
« Soyez hommes, fortifiez-vous » – car la vie chrétienne demande patience et constance.
Et puis : « Que tout se fasse parmi vous dans la charité. »
C’est peut-être la définition la plus simple d’une vie qui porte du fruit.
Que faisons-nous de la vigne du Seigneur ?
Frères et sœurs,
peut-être que la question de ce dimanche n’est pas : « Suis-je un homme croyant ? »
Mais une question bien plus profonde :
« Quels fruits ma foi produit-elle ? »
Si Dieu m’a donné une famille, quel fruit apporté-je dans ma famille ?
S’il m’a donné des gens autour de moi, quel fruit apporté-je dans mes relations avec eux ?
S’il m’a donné la liberté, l’utilisé-je pour le bien ou pour l’égoïsme ?
S’il m’a donné du temps, comment l’utilisé-je ?
S’il m’a donné la foi, se voit-elle dans ma vie ?
S’il m’a donné la possibilité de pardonner, est-ce que je pardonne ?
S’il m’a donné la force d’aimer, est-ce que j’aime ?
Car, à la fin de la vie, Dieu ne nous demandera pas seulement ce que nous avons reçu, mais aussi ce que nous avons fait de ce que nous avons reçu.
Nos vies sont ses vignes.
La Dormition de la Mère de Dieu et le fruit d’une vie
Voilà pourquoi il est si opportun d’écouter cet Évangile après la Dormition de la Mère de Dieu.
En la Mère de Dieu, nous voyons que la vraie fructification de la vie ne consiste pas à avoir le plus possible, à être le plus puissant possible ou à être reconnu par les hommes.
Elle consiste à pouvoir dire, à la fin de la vie :
« Seigneur, ce que tu m’as donné, je te le confie. »
Sa Dormition n’est pas une séparation tragique, mais le passage vers la vie pleine avec Dieu. C’est pourquoi l’Église l’appelle « plus vénérable que les chérubins et incomparablement plus glorieuse que les séraphins ».
Elle nous montre que l’homme ne trouve son accomplissement pas quand il s’approprie tout, mais quand il se donne à Dieu.
Et c’est aussi le mystère de l’Évangile d’aujourd’hui :
La vie devient fructueuse quand nous cessons de nous considérer comme ses maîtres et que nous nous reconnaissons comme ouvriers dans la vigne de Dieu.
Demandons donc à la Mère de Dieu de nous aider à ne pas être des ouvriers qui gardent les fruits pour eux seuls, mais des hommes qui savent rendre à Dieu ce qu’ils ont reçu de Lui.
Et quand Dieu viendra chercher les fruits de notre vigne, qu’il puisse trouver en nous ce que saint Paul nous demande aujourd’hui :
une foi ferme, un cœur fortifié et, par-dessus tout, la charité.
Amen.
Hiéromoine Joseph (Pavlinciuc)