Le diocèse de Chersonèse regroupe des communautés du patriarcat de Moscou dans plusieurs pays de l’Union européenne : France, Suisse, Espagne et Portugal. L’évêque de Chersonèse est actuellement en charge des paroisses du patriarcat de Moscou en Italie également. Les spécificités de ces pays déterminent une vie paroissiale et une œuvre de mission qui diffèrent considérablement de ce qui existe en Russie.
Monseigneur, parlez-nous du diocèse dont vous avez la charge ?
Mgr. Nestor : Il est quasi impossible de trouver aujourd’hui en Europe une ville, grande ou petite, qui ne soit pas habitée par une communauté de nos compatriotes. Je pense aux ressortissants de l’ensemble des pays qui constituent le territoire canonique du patriarcat de Moscou. Notre diocèse est responsable de la vie spirituelle de ces communautés. Le nombre de nos paroisses a connu une croissance inouïe au cours de ces quinze dernières années.
Nous recensons aujourd’hui dans le diocèse de Chersonèse 33 paroisses et plus de 20 communautés eucharistiques. En Italie il y a 49 paroisses, toutes très actives. Mais nous sommes encore loin de pouvoir satisfaire les besoins spirituels du troupeau dont nous sommes en charge.
C’est en Espagne, en Italie et au Portugal que nous observons les flux les plus importants de nouveaux migrants. Mais ces migrants ne constituent pas à eux seuls l’ensemble de nos paroissiens. Le diocèse comporte de nombreuses paroisses, surtout en France, qui ont été fondées dans les années 20 et 30 du siècle dernier. Elles sont essentiellement fréquentées par les descendants de « l’ancienne émigration ». A Rome, l’église Saint-Nicolas avait eu pour paroissiens Nicolas Gogol ainsi que le célèbre peintre Karl Brioullov. On compte des communautés dont la majorité est constituée par des orthodoxes « locaux », c’est-à-dire des Français, des Espagnols, des Italiens ayant embrassé l’orthodoxie.
Nous entendons souvent parler de la sécularisation de la vie en Europe occidentale. Pouvons-nous dire que la présence orthodoxe à même de freiner cette tendance ?
Mgr. Nestor: Vous pensez aux confessions chrétiennes traditionnelles en Europe occidentale ? Je ne crois que le taux des croyants pratiquants dans les pays de la « vieille Europe » diffère de beaucoup de ce que nous observons en Russie. L’essor spirituel que connaît notre Eglise ces derniers temps est perçu en Occident comme le témoignage encourageant de la vitalité et de la ténacité de la chrétienté en tant que telle. L’Eglise russe renaît après une longue période de persécutions. La considérable présence orthodoxe en Europe occidentale va de toute évidence avoir une influence sur la vie spirituelle des pays d’accueil ainsi que sur la perception des Eglises par la société.
Le diocèse de Chersonèse coopère avec les Eglises orthodoxes locales. Comment est structurée cette coopération ?
Mgr. Nestor: La mission et le service des diasporas sont de nos jours essentiels pour l’orthodoxie. Les orthodoxes résidant en Occident prennent de plus en plus conscience qu’ils appartiennent à une seule Église sainte, catholique et apostolique. Eglise une dans la foi et dans les sacrements. Conformément aux récentes décisions de la Conférence panorthodoxe de Chambésy nous manifestons cette unité en participant aux travaux des Assemblées des évêques orthodoxes installées dans les pays où il y a des diocèses de diverses Eglises orthodoxes locales. Il m’incombe de prendre part aux travaux des Assemblées des évêques orthodoxes de France, de Suisse, d’Italie et d’Espagne.
Les évêques membres de ces Assemblées élaborent des initiatives communes d’ordre pastoral, coordonnent leur action, approuvent les traductions des textes liturgiques et catéchistiques ainsi que des écrits des Pères de l’Eglises dans les langues locales. Les Assemblées examinent de nombreuses questions ayant trait aux relations entre les Eglises et la société. Nous sommes également compétents pour ce qui est des aumôneries dans les prisons et les hôpitaux, le travail de mission et de catéchisation. En France, par exemple, les évêques participent à des Tables rondes consacrées à la coopération inter culturelle et aux migrations. Ils sont reçus par les chefs d’Etat, les ministres, les parlements. Les positions de l’Eglise orthodoxe sont prises en compte lorsque nous sommes en dialogue avec la société et les autorités, cela au nom de la plénitude de l’orthodoxie dans chacun des pays concernés. Les représentants des Eglises locales sont lors des séances des Assemblées placés conformément aux diptyques. Ce sont les diocèses de l’Eglise orthodoxe roumaine qui se développent le plus intensément en Europe occidentale. Nous avons avec l’Eglise roumaine d’étroites relations fraternelles.

Que pouvez-vous dire de vos relations avec l’Eglise catholique ?
Mgr. Nestor: Le dialogue interchrétien est pour nous d’une très grande importance. Nos relations avec l’Eglise catholique ne sont pas les mêmes dans tous les pays. Mais comment ne pas souligner que ce sont des relations de confiance et d’ouverture ! L’intérêt que les chrétiens d’Occident portent à l’orthodoxie est très vif. De nombreux évêques catholiques accordent leur soutien aux nouvelles paroisses crées par les communautés orthodoxes et qui souvent manquent de moyens matériels. Des lieux leurs sont offerts pour y célébrer, souvent des églises ou des chapelles sont confiées à nos communautés d’une manière permanente.
Invités par nos frères catholiques, des prêtres orthodoxes font des conférences, font connaître la tradition orthodoxe, participent à des rencontres et à des colloques. Souvent cela se passe dans des monastères catholiques ou des centres diocésains. L’assistance est toujours très nombreuse à ces rencontres.
Nous sommes sur le même territoire. Le troupeau de l’Eglise catholique est immense. Nous voulons témoigner de concert avec l’Eglise catholique des éternelles vérités que nous a annoncées l’Evangile. Face à l’environnement sécularisé nous tenons à défendre ensemble les valeurs éthiques que nous avons en commun. Nous tenons à rappeler d’une manière constante à la civilisation occidentale que ses racines sont chrétiennes. C’est également dans le domaine de la formation théologique ainsi que dans l’action sociale et charitable que nous coopérons avec les catholiques. Les liens dont je parle ont, j’en suis certain, vocation à devenir encore plus étroits.
Parlez-nous de vos projets de construction de nouvelles églises sur le territoire de votre diocèse ?
Mgr. Nestor: C’est une question qui est pour moi essentielle et qui me tient énormément à cœur. Il faut s’étonner de ce que malgré des flux migratoires très importants, malgré l’installation dans les pays du diocèse de personnes fort aisées le nombre d’églises nouvellement construites peut se compter sur les doigts d’une main.
Un Centre spirituel et culturel sera bientôt mis en chantier à Paris. Il s’agit pour Chersonèse d’un projet d’une importance vitale. C’est bientôt, nous l’espérons, qu’une belle cathédrale russe sera érigée sur les quais de Seine. Ce centre contribuera à rendre plus lisible l’image de l’Etat russe, il répondra aux besoins spirituels de nos très nombreux compatriotes orthodoxes.Sa Sainteté le patriarche Cyrille suit de près le chantier du Centre quai Branly comme d’ailleurs tout ce qui se fait d’important dans le diocèse. Comment ne pas évoquer l’église sainte Catherine récemment consacrée à Rome, l’église de la Résurrection à Zurich (aménagée avec piété dans les anciens locaux d’un temple protestant). L’Eglise orthodoxe russe s’est vue attribuer à Madrid et Strasbourg des terrains constructibles. Des projets ont été étudiés, il ne reste qu’à trouver des financements. Voilà ce qu’il en est aujourd’hui !
J’aimerai pouvoir prolonger cette énumération, vous parler de projets de constructions dans d’autres villes européennes. Je pense à Milan, Lisbonne, Barcelone, Naples, Marseille, Toulouse et Bordeaux. Que ce soient des églises modestes pouvant accueillir de 200 à 300 fidèles, ces églises nous sont indispensables car chacune de ces cités est habitée par des milliers de fidèles, nos paroissiens virtuels. Je suis triste de devoir dire que nos nouvelles communautés et paroisses ont du trouver un abri dans des églises catholiques ou, parfois, dans des locaux tout à fait inadaptés. L’impossibilité de se rendre dans une église pour y prier fait que de nombreux croyants restent en dehors de toute vie ecclésiale.
Parlez-nous du séminaire orthodoxe russe installé près de Paris.
Mgr.Nestor: L’ouverture de ce séminaire est sans nul doute l’un des évènements les plus marquants de ces dernières années dans la vie du diocèse. Nous acceptons dix nouveaux séminaristes au plus chaque année. Ce n’est peut-être pas beaucoup. Mais les études se font à un niveau très élevé et les perspectives sont prometteuses. Cette école revêt une grande importance non seulement pour le diocèse de Chersonèse mais aussi pour l’Eglise orthodoxe russe dans son ensemble. Après une année propédeutique, les séminaristes s’inscrivent à la faculté de philosophie de la Sorbonne ou à l’Ecole pratique des hautes études. A leur promotion, nos séminaristes obtiennent donc deux diplômes : religieux et public. C’est une formation difficile mais de haute qualité.
Des prêtres instruits et maîtrisant les langues nous sont absolument indispensables. Il nous incombe de former ces prêtres nous-mêmes, pour ainsi dire sur le terrain. Il est évident que nos jeunes prêtres diplômés seront sollicités par d’autres diocèses. Ils seront aptes à devenir professeurs dans les établissements d’enseignement en Russie, à travailler dans les services du Saint-Synode. Nous espérons former ces prêtres dans un esprit de responsabilité à l’égard de l’Eglise, il faut qu’ils deviennent des personnes dignes et respectables, d’une grande culture spirituelle, dévouées au service ecclésial.
Envisagez-vous l’apparition dans votre diocèse de nouvelles communautés monastiques?
Mgr.Nestor: Il existe en France deux petits monastères de femmes ainsi qu’un skite. Ils sont peuplés par des Français de souche qui ont embrassé l’orthodoxie dans la fin des années 60 du dernier siècle. Ces sœurs et ces frères accomplissent un véritable exploit spirituel. Nous comptons également un monastère et deux skites en Suisse. Ils sont peuplés par des Helvétiques. Comment ne pas nommer ici le hiéromoine Gabriel (Bunge), patrologue et théologien célèbre. La vie ecclésiale, j’en suis persuadé, ne saurait être mûre et complète sans le monachisme et les monastères. L’espoir est fort en moi de voir la tradition monastique se développer et s’enraciner dans notre diocèse.
Il convient d’envisager l’implantation dans l’un de nos pays de monastère de tradition russe Les pèlerins y viendraient pour obtenir un soutien spirituel. J’appelle de tous mes vœux l’apparition d’un tel lieu et je suis disposé à accorder tout le soutien nécessaire à une telle initiative. Que de lieux reculés et d’une grande beauté disposant à la vie contemplative en Europe occidentale !
Que pouvez-vous dire de vos relations avec l’Eglise orthodoxe russe hors frontières et l’exarchat des églises orthodoxes russes en Europe occidentale du patriarcat de Constantinople?
Mgr.Nestor: Il s’agit d’un sujet d’une très grande importance. L’union historique avec l’EORHF, en 2007, a été pour nous une immense joie. Nos relations et notre coopération avec les diocèses suisse et allemand de l’EORHF sont actuellement profondément fraternelles. Quel bonheur que de rencontrer ces prêtres, de concélébrer avec eux, de converser avec leurs paroissiens. Cela d’autant plus que les territoires de nos diocèses coïncident géographiquement. Le sentiment d’appartenir à la même Eglise locale, d’hériter de son histoire est perçu avec une acuité particulière en Europe occidentale, là où l’émigration russe a tant souffert il y a encore peu de la cohabitation de diverses « juridictions ». Pour ce qui est de l’exarchat dont relève la célèbre église parisienne de la rue Daru, (elle était à ses origines l’église de l’Ambassade de Russie) nous aspirons à mettre en place des relations constructives, amicales et ouvertes. Quelle autre attitude serait envisageable ? En effet, nous rencontrons les mêmes fidèles dans les paroisses de Chersonèse et celles de l’exarchat: ce sont les descendants de l’émigration blanche, des Français orthodoxes, et bien sûr, des Ukrainiens, des Russes et des Moldaves, travailleurs migrants. Comment diviser ce troupeau en deux camps, comment tracer des lignes de clivage ? Il nous est donc indispensable d’apprendre à agir de concert dans un esprit fraternel et dans le respect réciproque. Ceci pour le bien du peuple de Dieu et en faisant abstraction d’intérêts souvent mal compris.
Ce n’est pas toujours facile. En effet, l’existence même de l’Archevêché prend ses origines dans des évènements dramatique : la révolution de 1917, la guerre civile qui s’en est suivie. Il existe au sein de l’Archevêché un groupe bien défini de personnes qui ressentent jusqu’à présent, d’une façon maladive dirais-je, une sorte d’aliénation et de méfiance à l’égard de tout ce qui se passe actuellement en Russie et dans son Eglise. Ces personnes disent et répètent qu’elles tiennent avant tout à sauver leur structure ecclésiale. Malheureusement elles ne comprennent pas que le salut de l’Archevêché, de sa spécificité, de son riche patrimoine ne consiste pas à rejeter les attaques d’un assaillant inventé de toutes pièces mais dans la réconciliation, dans un nouvel effort commun.
Comment combattre les phénomènes d’assimilation et est-ce un combat nécessaire ?
Mgr.Nestor: C’est précisément l’Eglise qui maintient le mieux l’identité ethnique, culturelle et linguistique. Pourtant, jamais cette question n’a été prioritaire pour l’Eglise. L’essentiel à nos yeux n’est pas de savoir quelle langue parlera la génération suivante de nos paroissiens ou quelle sera la langue liturgique. Nous nous devons de maintenir et de transmettre de génération en génération la vie dans la foi et les vertus chrétiennes. Nos paroissiens doivent rester des chrétiens orthodoxes.
Cela dit chacune de nos paroisses dispose d’une école du dimanche où sont enseignés le catéchisme ainsi que les langues maternelles des élèves. Ces écoles, les contacts dans les paroisses, les colonies de vacances permettent à nos enfants de ne pas perdre la maîtrise de leur langue, de freiner les processus d’assimilation.
Comment voyez-vous l’avenir du diocèse ?
Mgr. Nestor: D’abord je pense à la nécessité de fonder de nouvelles paroisses, de construire des églises, de contribuer à la richesse spirituelle de nos fidèles. Il nous faut des pasteurs qui ne s’attendent pas à être sollicités pour officier dans de belles églises bien aménagées et confortables. C’est à partir de zéro que commencent leur existence les nouvelles paroisses et communautés. Les prêtres doivent pouvoir regrouper les croyants, les unir, ceci dans les sous-sols et les garages qui, trop souvent, nous tiennent lieu d’églises. Souvent les prêtres doivent assumer un métier « dans le civil » afin de nourrir leurs familles.
Malgré toutes ces difficultés nous ne nous sentons pas être une sorte de représentation à l’étranger ou en service commandé. Nous sommes une partie vivante et ressentant sa plénitude de l’Eglise orthodoxe russe, un diocèse de plein droit qui se développe et qui sert là ou Dieu l’a voulu.
Antonina MAGA « Tzerkovny Vestnik »
Traduction Nikita KRIVOCHEINE « Parlons d’Orthodoxie«